Troubles psychiatriques et cancer : quel parcours de soin? Réponses du Dr Nabil Hallouche du GHU Paris

Dr Nabil Hallouche @GHUPPN

Le parcours de soin d’une personne présentant des troubles psychiatriques et étant atteinte de cancer est-il semblable à celui de la population générale? Nous avons interrogé le Dr Nabil Hallouche dont le projet Canopée: cancers chez les personnes suivies pour des troubles psychiques sévères: les difficultés du parcours de soins a été sélectionné dans le cadre de l’appel à projet de l’Institut national du cancer. Praticien hospitalier dans les soins somatiques au sein du GHU Paris psychiatrie & neurosciences, le Dr Nabil Hallouche est responsable de l’unité fonctionnelle de Paris 18ème sur le site de Bichat. Président de l’Association Nationale pour la Promotion des Soins somatiques en Santé Mentale (ANP3SM), il a co-fondé le Réseau National Douleur en Santé Mentale. Il est également maître de stage des universités (MSU) auprès du département de médecine générale de Paris Diderot. Entretien.

Une récente étude de l’IRDES (1) affirme que les personnes atteintes de troubles psychiatriques sévères ont une espérance de vie réduite de 15 ans environ (13 ans pour les femmes et 16 ans pour les hommes). Le cancer est une des premières causes de mortalité. Pouvez-vous nous en dire plus?

Toutes les études sur le sujet démontrent que les personnes souffrant d’un trouble psychique ont une santé plus précaire et sont exposées à une multitude de facteurs de risques, qui réduisent considérablement leur espérance de vie. Ce constat est alarmant mais pas fataliste car nous pouvons agir sur des leviers. Les éléments générateurs sont en grande partie ’’évitables’’ et des actions sont à mettre en place rapidement. On considère que les patients atteints de troubles schizophréniques et bipolaires sont enclins à avoir une moins bonne santé que le reste de la population mais ce constat doit et peut être changé. Les trois premières causes de surmortalité sont le cancer, les maladies cardio-vasculaires et toutes les causes extérieures comme les accidents ou les suicides. Il apparaît donc que le trouble psychique lui-même est bien moins fréquemment la cause directe de surmortalité que les co-morbidités somatiques et l’iatrogénie (les conséquences indésirables sur l'état de santé individuel ou collectif de tout acte ou mesure pratiqués ou prescrits par un professionnel habilité et qui vise à préserver, améliorer ou rétablir la santé). Par exemple, les traitements comme les antipsychotiques ont des effets secondaires, notamment sur le métabolisme (prise de poids, risque accru de diabète ou de maladie cardio-vasculaire). Dans la prise en charge médicale, ils sont donc à prendre en compte au même niveau que la pathologie.
Pour ce qui est des cancers, selon l’étude de l’IRDES citée précédemment, ils représentent la première cause de mortalité prématurée (26 %), ce qui est comparable à la population générale, mais avec une surprévalence dans la population de moins de 65 ans de l’ensemble des cancers les plus fréquents (poumon, sein, côlon, prostate) au sein de la population avec troubles psychiques versus population générale.

Comment explique-t-on ces facteurs?

Il existe quatre facteurs qui expliquent ce constat :
- liés à la personne :
- La surexposition aux facteurs de risque : le tabac (très courant chez les usagers, particulièrement chez ceux atteints de troubles schizophréniques) mais parfois l’alcool et la malnutrition. Ce sont souvent des personnes souvent sédentaires. Tout cela favorise rapidement un isolement social.
- L' auto-stigmatisation : elles souffrent de stigmatisation à la fois de la part des personnes environnantes mais également d’elles-mêmes. Nous constatons régulièrement une auto-stigmatisation qui prend la forme d’un fatalisme, elles pensent ne pas être assez écoutées ou que cela ne sert à rien d’aller consulter.
- Elles sont moins enclines à consommer du soin et à aller vers les soins somatiques, surtout quand elles ne sont pas « accompagnées », elles ont plus de mal à exprimer les plaintes somatiques, la douleur… ce qui peut aboutir à des retards de prise en charge. D’une manière générale, l’accompagnement d’une personne, pas seulement physique mais aussi dans le message que lui délivre le corps médical doit être adapté à la personne.
- liés aux conditions de vie : isolement social, conditions socio-économiques souvent précarisées...
- liés aux soignants :
- Stigmatisation. On entend régulièrement un découragement dans les prises en charge de ces patients: « ça ne marchera jamais », « ils n’iront pas au bout du traitement ». Ils ont ainsi tendance à communiquer moins d’informations et ont une écoute de moins bonne qualité.
- Formation insuffisante à la pathologie psychiatrique pour les soignants exerçant en milieu somatique.
- Formation insuffisante pour les pathologies somatiques pour les soignants exerçant en psychiatrie.
- liés au système de soins :
- En France, on souffre de plus en plus d’un cloisonnement des pratiques : la psychiatrie, c’est la tête ; le reste c’est le corps.
- L’insuffisance de prise en compte des consultations complexes.
- Des difficultés d’accès direct aux services d’hospitalisation : pour toute demande d’hospitalisation, le patient doit obligatoirement passer par les urgences.
Malgré ces facteurs de risque, je reste convaincu que toutes ces personnes peuvent adhérer à un projet de soin si l’on trouve la méthode. Si, en tant que médecin, j’opte pour un message adapté, au bon moment lorsque la personne est à l’écoute, j’aurais plus de chance d’être entendu. Les résultats de la prise en charge pourront ainsi être comparés à ceux de la population générale.
Aujourd’hui ce n’est plus le cas mais il a longtemps été dit que les personnes qui vivaient avec un trouble schizophrénique ressentaient moins ou pas la douleur, c’est absurde. Le fait d’avoir une pathologie mentale ne met pas à l’abri des douleurs physiques mais certains patients peuvent l’exprimer dans des modalités différentes. A nous de décoder. Par exemple, un patient m’a dit un jour : « j’ai une bombe dans le corps ». Après une consultation, cette expression signifiait bien une douleur somatique grave.

Le projet Canopée a été présenté également pour étayer ce constat. Quelles en sont les prochaines étapes?

En conséquence, on pense que les personnes vivant avec un trouble psychique sévère bénéficient d’un moins bon dépistage tout au long de la vie, ont moins accès aux soins oncologiques et lorsqu’ils y ont accès, ils sont de moins bonne qualité
En France, peu d’études pour étayer ce constat, mais on estime que les soignants, estimant que les personnes avec troubles psychiques sont fragiles psychologiquement, communiquent moins d’informations et sont moins à l’écoute.
Dans ce contexte, répondant à un appel à projets de l’Inca, un projet coordonné par l’IRDES et auquel participe le GHU a été mis en place : CANOPEE CANcers chez les personnes suivies pour des trOubles Psychiques sEvEres : les difficultés du parcours de soins.
Partant de l’hypothèse qu’il y des difficultés dans la prise en charge des cancers (délais diagnostiques plus longs, moindre accès aux soins oncologiques, soins de moins bonne qualité…), l’objectif premier de cette étude est de mieux caractériser ces difficultés et d’identifier les leviers pour en diminuer l’occurrence.
Les objectifs secondaires :
 Décrire et comparer la prévalence du cancer et la mortalité TPS/PG (2)
- Décrire et comparer les actions de prévention et de dépistage entre ces deux populations ;
- Décrire et comparer le parcours de soins oncologique entre ces 2 populations ;
- Identifier les barrières et les facilitateurs pour l’accès aux soins oncologiques au sein de la population avec TPS.

Pour atteindre ces objectifs (méthodologie), l’étude utilise une approche quantitative et qualitative et notamment l’utilisation de focus group usagers avec le soutien notamment de l’équipe du laboratoire de recherche de Tim GREACEN.
Par ailleurs le congrès de l’ANP3SM témoigne de l’intérêt qu’il a pour cette question en faisant intervenir le Dr Georges Michel REICH qui est psychiatre en psycho-oncologie au Centre Oscar Lambret à Lille pour nous exposer la perte de chance dans l’accès aux soins oncologiques pour les personnes avec troubles psychiques.


1- Institut de Recherche et Documentation en Economie de la Santé
2- TPS/PG = population avec troubles psychiques sévères versus population générale

Contact
GHU Psychiatrie & Neurosciences
1 rue Cabanis
75674 Paris 14

 

 

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