Dr Roger Teboul, pédopsychiatre à Ville-Evrard : « Nous ne sommes pas là pour faire du chiffre »

@DrRogerTeboul

Responsable d’un CMP enfants et d’une unité d’hospitalisation à temps plein pour adolescents qu’il a créée à l’hôpital de Montreuil en 2001, le Dr Roger Teboul défend avec force la spécificité de la pédopsychiatrie et plaide pour une meilleure reconnaissance de la discipline.

Quel regard portez-vous sur l’évolution de la prise en charge en pédopsychiatrie au cours de ces dernières années ?

Depuis le début de mon exercice, la file active des enfants suivis au CMP a augmenté de 70% … à moyens constants. Cela étant précisé, la Seine-Saint-Denis a toujours été une terre de combat. Dès 2005, nous organisions des Etats généraux de la pédopsychiatrie que nous avons reconduits en 2010 pour préparer les Etats généraux nationaux organisés en avril 2014 à Paris. En 2005, l’écho médiatique a été particulièrement important car cet événement faisait suite à ce qu’on a appelé les « émeutes des banlieues ». Ce coup de projecteur nous a permis de développer nombre de projets comme par exemple l’unité de psychiatrie périnatale. Mais la situation reste tendue en raison d’une insuffisance chronique de moyens.

Beaucoup de vos confrères dénoncent les listes d’attente dans les CMP. Pourriez-vous nous communiquer quelques chiffres sur les délais de rendez-vous ?

Le sujet est complexe et les chiffres forcément réducteurs. Lorsque certains CMP annoncent un an de liste d’attente, il y a deux éléments majeurs à considérer. Premièrement, nous sommes victimes de notre succès car notre accompagnement a clairement fait ses preuves. Deuxièmement, cette demande croissante impose de « trier » les patients que nous allons recevoir en priorité et ceux que nous pouvons faire attendre. Cette sélection a bien évidemment des effets délétères sur l’organisation des soins et la dynamique des équipes car choisir qui soigner est toujours un crève-cœur. La pénurie de pédopsychiatres, liée à des années de numerus clausus, est extrêmement inquiétante. Quant à ceux qui exercent, il importe de rappeler que les consultations de ville demeurent insuffisamment valorisées compte tenu du temps passé et qu’à l’hôpital, les conditions de travail sont très dégradées. Même si, comme je l’ai déjà souligné, notre tradition de lutte fait de Ville-Evrard un territoire un peu plus privilégié de ce point de vue.

Vous avez créé une unité d’hospitalisation à Montreuil en 2001. Comment décririez-vous l’évolution de l’accompagnement ? De quelles pathologies souffrent aujourd’hui les enfants et adolescents hospitalisés ?

L’unité accueille des enfants entre 12 et 18 ans et chacun dispose d’une chambre individuelle. Il y a autant de filles que de garçons. Nous constatons que les enfants hospitalisés sont de plus en plus jeunes : l’âge moyen qui était au départ de 16 ans est aujourd’hui de 13 ou 14 ans. Nous accueillons aussi des enfants de l’Aide sociale à l’enfance (ASE), hébergés en foyers ou en familles d’accueil, pour lesquels les soins sont souvent difficiles en raison de leur violence. Nous soignons toutes les pathologies que l’on rencontre à l’adolescence : le délire, la déprime, la dépression, l’usage de drogues... Nous hospitalisons aussi des enfants autistes en crise.

Comment décririez-vous les caractéristiques d’un département comme celui de la Seine-Saint-Denis qui cumule nombre de difficultés, notamment sociales ?

Je commencerai par rappeler que les praticiens qui y travaillent sont particulièrement investis et qu’ils méritent notre admiration car tous les indicateurs socio-économiques sont dans le rouge. La précarité s’aggrave et nous avons de moins en moins de stabilisateurs sociaux du fait là aussi d’une baisse de moyens. Or précarité et pauvreté ont une incidence sur le déclenchement des maladies mentales. Depuis quatre ou cinq ans, nous constatons aussi une augmentation de la violence. L’association des psychiatres de secteur infanto-juvénile organise le 20 juin prochain une soirée-débat sur « les enfants autistes en Seine-Saint-Denis ». Ils sont très différents de ceux que vous avez l’habitude de voir à la télévision. Les considérations sociales, d’origine, de culture augmentent les difficultés pour soigner ces jeunes patients. Et un certain nombre de dossiers restent sans solution, faute de place dans les établissements spécialisés... Mais nous avons aussi la chance de bénéficier d’un tissu social et associatif dynamique, notamment à Montreuil.

Vous présidez l’association des psychiatres de secteur infanto-juvénile qui organise ses journées les 20 et 21 juin. Pouvez-vous nous présenter les objectifs de cette association ? 

L’association a été créée en 1984 pour défendre la pratique publique de pédopsychiatrie. Elle a très vite publié un cahier des charges novateur pour l’époque afin de défendre l’idée de secteur et la spécificité de notre exercice. L’association participe à de nombreuses actions : je travaille par exemple depuis 2015 à la prévention de la radicalisation avec la Fédération française de psychiatrie. Deux membres du bureau de l’API sont aussi membres du bureau du conseil national de protection de l’enfance. Et nous collaborons également avec la Haute autorité de santé (HAS). Les 20 et 21 juin prochain, l’API organise effectivement des journées d’échanges et de réflexions sur la thématique : « un pédopsychiatre tout seul, ça n’existe pas ! ». Nous sommes convaincus que nous devons travailler en équipe avec des partenaires. Certes ce tissage de liens et ce travail en réseau ne peuvent se quantifier mais nous ne sommes pas là pour faire du chiffre. Optimiser les soins d’un enfant autiste scolarisé impose de coordonner un parcours de soins. Et ce travail est payant pour l’enfant et pour sa famille. C’est tout ce qui nous importe.

Vous co-animez également un séminaire à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences sociales sur les familles et leurs expériences de la guerre. Quel est l’objectif de vos travaux ?

Ce séminaire a été mis en place dans le cadre du travail que je mène sur la prévention de la radicalisation. Lorsque Mohamed Merah a tué trois enfants et un enseignant dans une école juive de Toulouse, j’ai immédiatement été frappé par la date de l’attentat, le 19 mars 2012, qui marquait aussi le cinquantième anniversaire des accords d’Evian. Il est évident que ce passé traumatique subsiste côté français et côté algérien. Je replace toujours les parcours des individus et de leurs familles dans la « grande » histoire car les transmissions transgénérationnelles de l’exil et de l’immigration ne peuvent pas être ignorées. Si nous avions pu nous occuper de Mohamed Merah lorsqu’il était jeune, sa trajectoire aurait sans nul doute été très différente. L’historienne Raphaëlle Branche, professeur à l’université de Rouen et spécialiste de la guerre d’Algérie, avait aussi fait le rapprochement entre les deux dates et nous avons décidé d’organiser un séminaire commun psychiatre/historien afin de mieux comprendre l’impact des guerres, des traumatismes et des transmissions sur les victimes.

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