Addiction et confinement : une regrettable association...

Comment vivre le confinement, période d’enfermement et de restrictions quand on souffre d’addictions? Focus sur cette population particulièrement touchée par la crise sanitaire avec des spécialistes du GHU Paris Psychiatrie&Neurosciences: le Dr Mario Blaise et Nathanaël Looten, chef et faisant fonction de cadre de santé du Centre Médical Marmottan, le Dr Xavier Laqueille, chef de pôle du Centre Moreau de Tours et le Dr Fatma Bouvet de Maisonneuve, psychiatre spécialisée en addictologie et responsable des consultations alcool et femmes sur le site Sainte-Anne.

Les premières réactions face à l’arrivée du virus sont unanimes: sidération puis mobilisation. Chaque minute a compté avant la déclaration du confinement car les patients sont venus en nombre pour s’assurer d’avoir toutes les prescriptions nécessaires, lors de cette période dont nul ne connaissait la fin.

Préserver les patients et les soignants

A l’hôpital Marmottan (17ème arrondissement de Paris), plusieurs membres de l’équipe soignante ont été infectés dès le début. Des mesures ont été prises très rapidement à la fois pour limiter la propagation et pour protéger les patients.«Notre priorité était d’assurer la continuité des soins afin de ne pas perdre de vue les patients. L’ARS a été très réactive à ce sujet: nous avons ainsi installé un distributeur automatique de matériel de réduction des risques à l’extérieur de l’hôpital et en libre-service en journée également à l’accueil, explique le Dr Mario Blaise. Des accords ont été passés avec les pharmacies pour que les traitements puissent être prolongés sur présentation d’une ordonnance. Des consultations par téléphone, lorsque cela était possible, ont été mises en place. Nous avons limité les risques en fermant l’hospitalisation une dizaine de jours, le temps que la première vague de soignants se rétablissent».

Téléconsultations et médecine de liaison

Au centre Moreau de Tours, la réorganisation est semblable: téléconsultations, réaménagements des plages horaires de consultations, la priorité est la continuité des soins en toute sécurité. Pendant les premières semaines, les patients se «maintenaient», ils gardaient un rythme. A Moreau de Tours, «spontanément l’équipe s’est mise en ordre de bataille et la réponse soignante est demeurée permanente, assurant une médecine de liaison aussi pour des personnes qui n’avaient plus accès à d’autres services interrompus par les circonstances», souligne le Dr Laqueille. Près de 200 personnes sont venues consulter cette dernière semaine.

Pour le Dr Fatma Bouvet de Maisonneuve, le «coup de massue» à l’annonce du confinement a été ressenti mais très vite, les consultations par téléphone ont été mises en place et son emploi du temps s’est rempli: «ce moyen de consulter permet d’entrer dans l’intimité des patients, ils nous montrent leur quotidien, la barrière avec le corps médical s’assouplit. Pour certaines personnes, le début du confinement a même été bénéfique à la prise de décision : activités manuelles, remises en questions, prises de décisions professionnelles, certains patients ont osé prendre plus de liberté en tout point de vue. Mais malheureusement, depuis quelques temps, les rechutes sont nombreuses».

Persistance et risque de rechutes

Tous ont pu constater une perte d’équilibre psychique souvent liée à une précarisation de la situation du patient: «certains sont logés dans des hôtels qui ne les autorisent à sortir qu’une fois par jour dans un temps limité alors qu’ils ont l’habitude d’être dehors. D’autres sont rentrés dans leurs familles parfois dysfonctionnelles et où leur addiction créer une tension supplémentaire. D’autres n’ont plus de repères suite à la perte de leur emploi. La précarisation de cette population est grandissante et l’obtention de drogues devient très compliquée, notamment par manque d'argent. Elle se reporte alors sur des addictions plus légales et plus accessibles comme l’alcool», alerte l’équipe de Marmottan.

Garder le contact avec la population prise en charge

Dr Xavier Laqueille observe des faits similaires  dans son établissement: «Nous avons dû faire face à plusieurs urgences comme des overdoses aux opiacés au sein des familles, une alcoolisation grandissante ou encore quelques symptômes de sevrages. L’addiction la plus courante est la consommation de médicaments: les patients augmentent leur posologie au fur et à mesure du confinement.»
Les équipes soignantes sont à pied d’œuvre pour garder le contact avec la population prise en charge: «c’est extrêmement important d’aller vers les patients car quand ils ne vont pas bien, ils se replient sur eux. Ils sont angoissés par la situation et leur personnalité ne leur permet pas de bien gérer la crise. Ils n’osent même pas nous téléphoner». Le Dr Laqueille a décidé d’augmenter la fréquence des téléconsultations: «Nous devons être encore plus présent, nous avons également un rôle à jouer dans l’information sur le Covid car il y en a beaucoup en ce moment et ils se sentent perdus, en plus de se sentir déjà isolés».

Des patients vulnérables et de santé fragile

La vulnérabilité psychique des patients de l’hôpital Marmottan ne permet pas toujours d’organiser des consultations par téléphone car cela nécessite d’avoir un rendez-vous à un horaire précis ce qui peut être compliqué pour des personnes dont les troubles impliquent désorganisation et un abord relationnel plus retranché. Des permanences physiques sont organisées :«Nous sommes passés de 120 passages quotidiens à une trentaine mais ce sont des situations plus complexes, qui demandent plus de temps. Nous les accompagnons et leur apportons un maximum de soutien et d’informations pour les aider», rapporte l'équipe soignante..

« C’est une population particulièrement vulnérable sur le plan psychique et somatique dont la mortalité est beaucoup plus élevée. Un sujet qui boit a un système immunitaire plus faible, un individu héroïnomane a une mortalité 50% plus élevée à 30 ans par rapport à la population générale», rappelle de son côté le Dr Laqueille.

Faire face à l'augmentation des violences conjugales 

Le Dr Fatma Bouvet de Maisonneuve déplore également l’augmentation de violences conjugales: «c’est compliqué d’appeler son médecin quand le logement est petit et que la personne est à côté. Des patients m’appellent depuis leur cage d’escaliers pour échapper à la violence du conjoint. Je recommande d’appeler la police mais cela n’est pas toujours possible. Il est important d’essayer de se créer une distance psychique, souvent compliquée à mettre en place. Le travail d’accompagnement social est rendu aussi plus complexe». Pour certains, le confinement servira parfois de déclic et le déconfinement signera aussi un départ du foyer maltraitant.

Limiter les risque sen milieu carcéral

A la Prison de la Santé, où les équipes de Moreau de Tours interviennent, une grande inquiétude s’est installée dès le début mais les services pénitenciers ont rapidement mis en place des mesures pour ne pas contaminer les personnes déjà présentes. Les nouveaux arrivants ont été confinés, les magistrats ont réduit le nombre de personnes incarcérées (sujets en fin de peines ou personnes vulnérables sur le plan médical) et les infirmier.e.s ont renforcé la fréquence de leurs astreintes.

Pour tous ces spécialistes, le retour à la normale à partir du 11 mai est peu probable: «Nous essayons de trouver un équilibre entre le risque de faire déplacer les patients au sein d’une structure médicale et le bénéfice qu’ils ont à venir. Nous restons prudents face à une possible 2ème vague et privilégions un mélange de présentiel et de téléconsultation».

La téléconsultation révèle un nouveau profil de patientes
Le recours croissant à la téléconsultation du fait du confinement, a révélé un nouveau profil de patientes: «Des jeunes femmes, entre 18 et 25 ans, brillantes intellectuellement, occupant des métiers à haute responsabilité et addicts à l'alcool et aux drogues (cocaïne notamment)», relève le Dr Fatma Bouvet de Maisonneuve. Elles manquent de confiance en elles, avec une perte d'estime de soi, et la peur ded la réaction de l'autre. Elles ont un sentiment d'imposture. Ce confinement a en quelque sorte suscité un sursaut: elles se sont autorisées à prendre un conseil médical, mais uniquement en téléconsultation. Elles ne sont pas toujours mises en avant dans leur métier et même lorsque c'est le cas, elles ne s'approprient jamais la victoire. C'est une tendance qu'il faudra suivre dans le temps et avec laquelle il faudra adopter une stratégie de prévention ciblée».

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