"Il faut des mesures incitatives et une organisation pédagogique modernisée pour mieux attirer les jeunes médecins à l’hôpital": Pr Jean Sibilia, président des Doyens de médecine

Pr Jean Sibilia, président de la Conférence des Doyens des facultés de médecine

Organisation des enseignements en médecine, attractivité des postes de praticiens hospitaliers, développement de la recherche en CH: en amont de la conférence de presse annoncée ce 26 septembre 2019, le Pr Jean Sibilia, président de la Conférence des Doyens des facultés de médecine fait le point, en avant-première sur Réseau Hôpital & GHT, sur les sujets d’actualité, de cette rentrée.

Quelle stratégie les Doyens préconisent-ils pour pallier la prénurie de jeunes médecins dans les territoires?

Nous sommes tout à fait conscients des importantes difficultés liées à une offre de soins hétérogènes, parfois très déficientes dans certains territoires. La seule augmentation du nombre de médecins formés par une transformation du système de « sélection » et de régulation ne règlera pas le problème des déserts médicaux.
Nous avons exprimé notre souhait de favoriser les mesures incitatives en évitant les mesures coercitives comme les exercices contraints et le conventionnement sélectif qui sont contre productifs.Ces mesures incitatives, dont certaines sont déjà développées, ont une réelle efficacité comme le suggère la récente enquête de terrain menée par l’ISNI. A savoir notamment:
- Favoriser les stages d’étudiants et d’internes dans les territoires, avec une organisation pédagogique «modernisée» et des maîtres de stage formés et engagés.
Les CH sont un lieu de formation très intéressant et souvent apprécié. Il faut amplifier cette collaboration. Ils sont aussi un lieu de rencontres important des professionnels de santé, ce qui doit permettre d’établir des parcours de soins adaptés impliquant un maximum d’acteurs de terrain (hospitaliers et libéraux).

- Réfléchir, ensemble, à une répartition territoriale des internes selon les besoins de la formation et des besoins démographiques. Pour cela, il faut disposer d’outils pour les anticiper. Ce travail « universitaire » doit se faire avec les ARS et l’ensemble des établissements, ce qui est inscrit dans la plupart des projets de GHT. La réforme du 3ème cycle confirme que les internes sont des étudiants en formation avec une mise en « responsabilité progressive ». Notre responsabilité est de rappeler l’esprit de cette réforme afin que l’organisation des soins s’adapte par une « seniorisation progressive ».

Quel regard portez-vous sur les nouvelles initiatives proposées dans ce sens?

La mise à disposition d’assistants partagés CHU/CH est une bonne initiative mais nous souhaitons que ces assistants, comme ceux de médecine générale, aient une valence universitaire pour formaliser leur engagement de formation et de recherche. De même, des assistants Ville-Hôpital (CHU ou CH) sont une initiative qui devrait être aussi proposée non seulement en médecine générale mais aussi pour des spécialistes qui répondent à des besoins d’offre de soins premiers de proximité.

Par ailleurs, nous sommes convaincus que les «Initiatives Territoires» qui doivent associer les CH permettront assez rapidement de progresser pour répondre à la pénurie médicale. Celles-ci s’appuient notamment sur le travail dans les GHT avec une répartition de l’offre de formation par l’ARS en coopération avec tous les partenaires : CHU, CH et facultés de médecine. L’objectif est d’avoir une offre de soin et une offre de formation les plus adaptées possible.

En complément, différentes mesures soutenues par l’ARS et l’Université, mais aussi les étudiants, le Conseil de l’Ordre et les collectivités, permettent de faciliter l’accueil et éventuellement l’installation des jeunes médecins dans des territoires « déshérités ». Un contingent important d’internes est maintenant formé en stage ambulatoire, hors de l’hôpital notamment pour la médecine générale. Les étudiants sont formés par des MSU qui sont des praticiens libéraux qui s’engagent pour assurer cette formation. Preuve que l’offre de formation territoriale commence à porter ses fruits, une récente enquête de l’ISNI montre que ces «Initiatives territoires» sont extrêmement positives. Si elles ne règlent pas totalement la question des « déserts médicaux », elles permettent de nettes améliorations. L’on peut espérer que les mesures de soutien, la régulation et l’ensemble des propositions de la loi Santé, permettent progressivement une optimisation du dispositif.

Comment favoriser en amont les échanges entre l’hôpital et les médecins de ville?

Cette question fondamentale passe par une transformation de la formation et une implication plus grande dans les actions de formation continue.
Les échanges entre la Ville et l’Hôpital nécessitent avant tout un changement de culture qui doit comporter une confiance mutuelle et une capacité à collaborer, en toute complémentarité. Les «clivages» multiples entre Ville et Hôpital, privé et public, médecine générale et autres spécialités sont d’un autre temps… il faut sortir de ces postures incompréhensibles pour les patients et les citoyens.

L’université doit contribuer à cette transformation culturelle par une formation plus centrée sur les compétences et le pluri professionnalisme. Elle doit s’impliquer plus dans la formation continue, formation «au cours de la vie», afin de faciliter la rencontre entre la Ville et l’Hôpital.
L’université doit aussi favoriser, en partenariat avec l’ARS, la proposition de poste partagé Ville – Hôpital avec une valence universitaire afin que ces assistants contribuent directement aux missions de formation et de recherche. Elle doit en outre mettre de nouveaux outils de formation (centres de simulation, plateformes, …) à disposition des médecins de ville et de l’hôpital. Ces outils sont certainement capables de favoriser des liens et une formation partagée.

Au-delà du rôle joué par les CHU, comment se porte aujourd’hui la recherche médicale en CH? Dans quelle mesure peut-elle mieux se développer?

La recherche médicale doit être «l’affaire de tous», chacun dans son rôle, en rappelant l’indispensable professionnalisation des acteurs et des structures notamment de recherche appliquée.
Le CHU doit rester la «tête de réseau» du dispositif, mais il doit être capable de favoriser et assurer des projets de collaboration en particulier avec les CH. C’est un des points d’action important que j’ai porté quand j’ai assuré la présidence du CNCR (Comité national de coordination de la Recherche).Certains CH, encore assez peu nombreux, ont développé une remarquable recherche appliquée que l’on doit soutenir mais sans se couper de ses bases.

La recherche médicale est un continuum qui va de la recherche fondamentale à la recherche appliquée.Il faut donc coordonner tout cela, en bénéficiant du savoir-faire de l’université pour que la recherche soit une mission prioritaire. Il n’est donc pas raisonnable d’avoir une recherche médicale segmentée, par des acteurs légitimes peut-être, mais qui doivent collaborer dans une stratégie territoriale collective.

La recherche en CH peut encore grandir, car elle apporte des compétences et un accès à de nombreux patients qui peuvent ainsi bénéficier avec équité de projets innovants, notamment thérapeutiques. L’enjeu est de mettre en place une véritable stratégie territoriale de recherche sans disperser les moyens. Et un important travail reste à faire pour soutenir les médecins et les professionnels de santé qui vont s’engager dans des missions de recherche.

Dans le cadre du plan d’action pour soutenir la recherche médicale, comment envisagez-vous le rôle des GHT?

Les GHT doivent être un espace de construction de projets de recherche médicaux. Cela peut s’envisager de différentes manières.
Des médecins experts, souvent issus du CHU, exercent dans des CH et d’autres établissements non universitaires. Pour les inciter à développer des projets, il faut être capables de soutenir leur démarche en les accompagnant efficacement. Il faut de la réactivité et de la flexibilité, c’est un point important, souvent non abouti dans notre système, mais l’organisation de la recherche territoriale dans les GHT pourrait les favoriser.

Les CH ont d’importantes files actives dans des domaines essentiels comme les pathologies cardiovasculaires et l’oncologie. Cela peut permettre l’accès à une masse critique territoriale importante qui pour l’instant est loin d’être optimalement exploitée.

L’organisation en GHT pourrait ainsi permettre d’augmenter la «force de frappe» de notre recherche appliquée voire de notre recherche translationnelle.
Pour qu’une stratégie territoriale de recherche se concrétise, il faut un important travail de fond entre les différents acteurs (Etablissements, Universités, EPST, Patients, …) avec une gouvernance, une organisation, des experts et des financements pragmatiques et efficaces. L’objectif est que cela fonctionne sans dilution des moyens afin de permettre un renforcement de la réussite et de la compétitivité de notre recherche médicale.

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