Robert Holcman : « Face à la souffrance des soignants, recruter systématiquement un psychologue du personnel »

@ Robert Holcman

« Les facteurs à l’origine de la souffrance des soignants, médicaux et paramédicaux, font débat : rythme et intensité du travail, quête de « rentabilité », manque de personnel, insuffisance des moyens... Ou bien proximité des soignants avec la douleur, le désespoir – parfois la mort. » Un ouvrage consacré à ce sujet est paru chez Dunod, sous la direction de Robert Holcman (1), directeur d’hôpital, docteur et habilité à diriger des recherches en sciences de gestion. Entretien.

Pourquoi avez-vous décidé de rassembler autant de contributions sur la souffrance des soignants ? Le phénomène prend-t-il de plus en plus d’ampleur ?
C’est un sujet fondamental qui fait écho à une forme d’incompréhension délétère pour les soignants eux-mêmes. Les recrutements et les moyens sont importants à l’hôpital. Donc comment se fait-il que nous ne réussissions pas à soulager leur souffrance ? Lorsque j’étais DRH dans un hôpital de l’AP-HP, mes collaborateurs et les représentants syndicaux m’avaient fait part de la souffrance des soignants. J’avais alors décidé de recruter une psychologue dédiée aux personnels. Lorsqu’elle me rendait compte de son activité, de manière anonymisée bien évidemment, j’étais stupéfait par le volume de demandes de consultations, quel que soit le grade du professionnel : de l’aide-soignante qui venait de démarrer sa carrière au professeur de médecine aguerri. Il ressortait de leurs plaintes un épuisement au travail sans que les motifs de souffrance correspondent à ce qui nous était rapporté : ces professionnels ne supportaient pas de voir des malades souffrir ou pleurer à l’approche de la mort, ou encore d’être pris à partie, voire insultés, par les familles.

Selon vous, les soignants souffrent de leur métier ?
Soigner, être au contact de la maladie, de la souffrance et de la mort est insupportable. Personne d’autre n’endure ce genre d’événements surtout pendant 30 ou 40 ans. Le premier critère pour identifier ce mal-être est la proximité avec les patients. Si les médecins sont dans une relation davantage technicisée avec le patient, infirmiers at aides-soignants sont les plus affectés. Particulièrement ceux qui travaillent dans les services où la proximité avec la souffrance et la mort est la plus marquée : services d’oncologie, de médecine interne, et bien sûr de soins palliatifs. Mais reconnaitre que leur métier fait souffrir les soignants reviendrait pour eux à déconstruire leur identité professionnelle et pour certains à renoncer à la reconnaissance sociale. Donc ils reportent la cause de la souffrance sur le manque de moyens ou de personnels. Il s’agit d’un déni.

Pourquoi affirmez-vous qu’il n’y aucun lien entre les moyens et la souffrance des soignants ?
Il suffit de comparer le nombre de personnels il y a dix ans et aujourd’hui pour constater une augmentation massive des moyens. Par ailleurs, le développement de l’ambulatoire entraine une baisse du nombre de lits d’hospitalisation. Dans les hôpitaux publics, selon les chiffres de la direction de la recherche, de l'évaluation, des études et des statistiques, le nombre d'infirmiers a progressé de 55 % entre 2007 et 2017 tandis que le nombre de lits baissait de 13 % entre 2007 et 2016. Mais je suis conscient de prêcher dans le désert quand je dis que ce n’est pas le manque de moyens qui fait souffrir les soignants….

Quels leviers d’action conseillez-vous aux directeurs d’hôpital ?
Il y en a deux principaux. En amont, il faudrait intégrer dans les procédures de recrutement, et principalement les concours, une évaluation psychologique de la capacité à affronter ces métiers. Avant de passer un concours administratif, chaque candidat est examiné par un médecin de contrôle agréé et assermenté qui évalue la capacité de la personne à exercer un métier au sein d’un service public. Pourquoi ne pas ajouter une évaluation psychologique pour les métiers du soin ? Il faut par ailleurs envisager en aval un fractionnement des carrières et développer une vraie démarche de GPEC afin d’éviter à ces professionnels de demeurer 30 ans au contact de trop de douleurs. Là encore, nous aurions tout intérêt à aménager des périodes d’alternance et à mettre en œuvre des rotations qui offrent des périodes de récupération aux personnels concernés.

Et en termes de management ?
Il faut recruter systématiquement un psychologue du personnel. Trop souvent les psychologues qui travaillent auprès des patients font office de recours pour le personnel. Or ceux qui sont en souffrance sont légitimement réticents à parler à quelqu’un qui travaille dans le même service qu’eux. Nous préconisons également de mettre en place des dispositifs d’identification transversaux, par exemple une structure pour permettre à chacun de partager son expérience avec l’objectif in fine d’identifier les personnels les plus en difficulté.

1 - « La souffrance des soignants », Editions Dunod, 2018, 256 pages, 25 euros. Ouvrage rédigé par des universitaires, des praticiens et des acteurs de terrain : Richard Boiteau, Pierre Campia, Isabel Cordoba, Séverine Delieutraz, Barbara Fouillet, Isabelle Frétigny, Hélène Gaignard, Raphaël Gourevitch, Sylvie Gueguen, Patrick Hardy, Hélène K’Ourio, Jérôme Lartigau, Corinne Launay, Marc Loriol, Vanessa Meignan-Sabri, Rachel Messika, Véronique Noël-Lamotte, Céline Sinet-Moutiez, Saâdia Yakoub.

 

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